lundi 22 mai 2017








Les derniers jours d'Emmanuel Kant
de
Thomas de Quincey


"Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la  loi morale en moi." - E. K.


Emmanuel Kant - 1724 - 1804



S'il est un petit ouvrage qui m'accompagne depuis longtemps, et que j'ai relu souvent, à chaque fois avec un égal intérêt, c'est bien "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" de Thomas de Quincey, lequel s'est inspiré pour l'écrire, des Mémoires de Wasianski, secrétaire et ami du philosophe.


Il s'agit pourtant  là d'un texte qui pourrait apparaître comme empreint de tristesse, ce qu'il est à certains égards, puisqu'il nous relate les derniers mois de la vie du grand homme de Königsberg, lequel s'achemine inexorablement vers la sénilité, la perte de mémoire, associée à celle de la notion du temps, de l'équilibre physique, et de bien des manifestations qui entourent la fin d'une existence. Cependant, on est aussi intrigué, amusé, voire conquis parfois, par les différents aspects de la personnalité hors du commun d'Emmanuel Kant, et de la manière dont toute sa vie il organisa son existence, rythmée par la routine d'un emploi du temps, dont il était incapable de s'émanciper, excepté comme on le verra, à deux reprises seulement, lors d'événements perçus par lui comme extraordinaires.


"A cinq heures moins cinq précises, été comme hiver, Lampe, le domestique de Kant, qui avait autrefois servi dans l'armée, pénétrait dans la chambre de son maître, de l'air d'une sentinelle en faction, et s'écriait d'un ton militaire : "Monsieur le Professeur, le temps est venu".


Après son lever, Kant, assis à sa table, s'octroyait plusieurs tasses de thé, puis fumait une pipe de tabac, la seule qu'il s'autorisât durant la journée, tout en réfléchissant aux activités qui l'attendaient. Il se dirigeait ensuite vers son cabinet de travail. Puis, à une heure moins le quart précise, il appelait sa cuisinière en disant "Midi trois quarts viennent de sonner". Son ordinaire, quand il ne recevait pas des convives à sa table, se composait d'une soupe agrémentée d'un vin du Rhin ou de Hongrie. Il retournait ensuite dans son cabinet de travail pour quelques heures en attendant l'arrivée de ses hôtes, qu'il ne recevait qu'en grande tenue et ce même jusqu'à la dernière période de sa vie.

Illustration Frédéric Malenfer



Emmanuel Kant appréciait beaucoup ses amis et organisait chez lui des déjeuners où la conversation était animée, mais revêtait un cérémonial très particulier. En fait, il observait comme l'explique Wasianski, une méthode très précise  : "Il fixait la compagnie, lui-même compris, à trois au moins, et neuf au plus, et dans les petites fêtes, de cinq à huit. En fait, il observait ponctuellement la règle de Lord Chesterfield, à savoir que le nombre de convives, l'hôte compris, ne doit pas être inférieur à celui des Grâces, ni supérieur à celui des Muses." "A peine avait-il déplié sa serviette, qu'il ouvrait les festivités d'une formule  particulière : "Allons Messieurs !". Les mots ne sont rien ; mais le ton et l'allure dont il les prononçait, proclamaient, sans que personne put  s'y méprendre, l'oubli des efforts de la matinée, et de sa part, un abandon résolu au plaisir de la société."


Il n'aimait pas que la conversation languisse, il fallait que ça aille bon train, tout en faisant preuve de tact envers ses invités, s'enquérant auprès d'eux de leurs goûts et de leurs préoccupations. Les affaires de la cité de Königsberg n'étaient évoquées que si elles revêtaient à ses yeux un aspect intéressant, et n'usurpaient jamais l'attention de l'assemblée. De plus, et c'est là une des facettes singulières de la personnalité de Kant, il n'orientait que très rarement les entretiens vers la philosophie qu'il avait fondée ; à ce titre, on peut dire qu'il était exempt du défaut qui accable souvent nombre d'intellectuels, intolérants pour tout ce qui n'est pas propre à eux-mêmes. A tel point qu'un étranger qui aurait connu son oeuvre mais ne l'aurait pas connu lui-même, aurait eu peine à imaginer que ce bon compagnon, aimable et attentif, était aussi l'auteur de la philosophie la plus profonde qui soit. La réflexion politique tenait également une grande place lors de ces déjeuners, de même que dans la vie de Kant. Ses analyses du déroulement de la Révolution française, événement qui l'intéressât considérablement, pouvaient apparaître comme de simples conjectures, mais se révélèrent extrêmement fondées, notamment sur le plan militaire.



Après le déjeuner il sortait, toujours seul, pour sa promenade quotidienne, afin de prendre de l'exercice. Cette solitude, après l'agrément de la conversation, lui était essentielle pour se livrer en marchant à ses méditations. Toute sa vie, le trajet de cette promenade fut le même, excepté à deux reprises notables, une fois en 1767, où il fit un détour pour aller se procurer "Le contrat social" de Jean-Jacques Rousseau, puis en 1789, pour aller quérir la gazette annonçant la Révolution française. 



 Photo extraite du film de Philippe Collin "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" - 1993



Université de Königsberg
De retour chez lui, il rejoignait son cabinet de travail, pour préparer un cours à l'Université ou poursuivre l'écriture d'un ouvrage en cours. Tout ceci le menant jusqu'à vingt deux heures, où une fois les chandelles apportées, il se retirait pour la nuit. Cette discipline de vie, régie avant tout par l'étude, une alimentation simple, excepté lorsqu'il conviait ses hôtes à déjeuner, et sa marche quotidienne, permirent à Kant de jouir jusqu'à l'âge de soixante dix huit ans, d'une excellente santé. Rien de fastidieux pour lui dans l'observation de cette régularité, car comme le dit le narrateur : "Il parlait souvent de lui-même comme d'un gymnaste qui pendant près de quatre vingts ans s'était constamment maintenu sur la corde raide de la vie, sans jamais faire un seul écart sur la droite ou sur la gauche."




Mais il advint cependant que le déclin des facultés physiques et mentales de Kant, se manifesta par différents événements, dont l'un, lors d'une promenade où il tomba dans la rue et fut incapable de se relever. Deux jeunes femmes, témoins de l'incident, vinrent à son secours. Il les remercia chaleureusement, et offrit à l'une d'elle la rose qu'il tenait à la main. Elle la conserva longtemps, émue d'avoir rencontré le grand professeur de Königsberg et d'avoir pu lui venir en aide.


Illustration Frédéric Malenfer
Cet incident, qui était le premier à se dérouler en dehors du cercle privé, fut pour Kant la cause de son renoncement à tout exercice. Désormais, il accomplissait chaque geste avec lenteur. Ses pieds refusant de le porter, il tombait sans arrêt, sans forcément se blesser, même s'il était mince et chétif, et pouvait rester à terre dans la solitude, jusqu'à ce qu'apparaisse son serviteur ou un ami en visite, venu le secourir. Il semble cependant que Kant ait fait preuve d'un grand stoïcisme face à l'aggravation de son état et de sa lente dégradation physique et intellectuelle, retrouvant même parfois quelques accents de gaieté, notamment à l'évocation de la célébration de son anniversaire, événement qui était toujours pour lui très heureux, car il le partageait avec certains de ses amis en buvant du Champagne.



Mais à partir du dernier trimestre de l'année 1803, son entourage vit ses facultés s'amoindrir encore. Il tomba gravement malade et ne s'alimenta plus. Une rémission intervint durant quelques semaines, mais en décembre il ne pouvait plus signer de son nom aucun document et ne reconnaissait plus son entourage, qui lui devenait étranger, sa soeur, Wasianski son secrétaire, et son serviteur. Le dimanche 18 février 1804, Emmanuel Kant vécut ses dernières heures, veillé par ses proches, et à l'instant précis où la pendule sonnait onze heures, il rendit l'âme. Une foule considérable vint saluer, chez lui, la dépouille du philosophe, en constatant, avec effarement, sa terrible maigreur.



Kant avait rédigé ses dernières volontés dans un texte confié à Wasianski, son exécuteur testamentaire, dans lequel il souhaitait que ses funérailles se déroulent tôt le matin, sans ostentation, et en présence de quelques uns de ses amis seulement. Wasianski eût tôt fait de le convaincre que cette seconde disposition s'avérerait impossible à tenir, tant il savait que les étudiants de l'Université se presseraient une dernière fois auprès de leur grand maître. Kant se rendit aux arguments de son secrétaire et ami, déchira le document, et s'en remit à lui pour l'ordonnancement de la cérémonie.



Wasianski avait vu juste en organisant des funérailles publiques, car tout ce que la Prusse comptait de dignitaires, aussi bien de l'église que de l'état, vint accompagner le cercueil de Kant, escorté par les représentants de l'université et ses étudiants, de nombreux officiers, que le philosophe avait toujours eus en sympathie, vêtus en grande tenue, jusqu'à la cathédrale de Königsberg, alors que les cloches de toutes les églises de la ville sonnaient.

"Une interminable foule de gens l'y suivit à pied. Dans la cathédrale, après les rites funéraires coutumiers, accompagnés de toutes les expressions possibles de vénération nationale pour le défunt, il y eut un grand service musical, admirablement exécuté, à la fin duquel les restes mortels de Kant furent descendus dans la crypte académique ; et c'est là qu'aujourd'hui il repose parmi les patriarches de l'université. Paix à ses cendres et à sa mémoire. Eternel honneur."



Thomas de Quincey - 1785 - 1859
Thomas de Quincey éprouvait une immense admiration pour Emmanuel Kant, tant pour l'homme, même s'il l'a dépeint avec une certaine ironie, que pour son oeuvre philosophique, la considérant comme magistrale dans son apport à l'histoire intellectuelle de l'humanité. Son ouvrage sur Kant, publié en 1854, se distingue nettement du reste de son oeuvre, singulière et assez sulfureuse aux yeux de ses contemporains. Sa lucidité sur la condition humaine s'illustre dans "Les derniers jours d'Emmanuel Kant", où il a tenu à peindre un génie qui s'achemine lentement vers son déclin, abandonnant tout ce qui l'avait constitué, physiquement et intellectuellement, vaincu par la sénilité ; cet aspect n'étant pas si courant à l'époque, tant il était communément admis que pour les penseurs et les philosophes, le grand âge était surtout empreint de la plus grande sagesse,  sans qu'il ne soit jamais fait mention des terribles déficiences engendrées par la vieillesse. Grâce lui soit rendue d'avoir évoqué dans cet ouvrage si attachant, la vie d'un penseur d'exception, et d'un homme parmi les hommes.




✷✷

Christine Filiod-Bres
Vert Céladon
litteraturelyon.blogspot.com




Le lecteur pourra consulter la bibliographie de l'oeuvre de Kant qui
est largement publiée et accessible dans différentes collections.

Thomas de Quincey a publié une première fois "Les derniers jours
 d'Emmanuel Kant" dans le "Blacwood Magazine" en février 1827,
puis a procédé à de notables remaniements de son texte pour la
réédition de son oeuvre en 1854.

Philippe Collin a réalisé en 1993 une adaptation cinématographique
des "Derniers  jours d'Emmanuel Kant".








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