samedi 31 décembre 2016






Philippe Garnier
L'Oreille d'un sourd

Un recueil de chroniques - De Los Angeles à Paris





En 2009, le journal français "Libération", a signifié à Philippe Garnier qu'il n'y avait plus de place pour lui au sein du quotidien, dont il était le correspondant épisodique à Los Angeles, depuis vingt huit ans.

On devine que le coup a été rude pour cette figure légendaire de la chronique, tant dans le domaine de la musique rock, de la littérature américaine, que du cinéma. Mais, comme il le dit lui-même, "On essaiera de ne pas en faire un fromage non plus". L'homme étant d'un naturel plutôt positif, la parution en recueil de ses textes, constitue pour lui "une justification, un besoin de faire revivre les bons moments, plutôt que les fichus quarts d'heure, et aussi de revenir sur le fonctionnement du journal qui m'a toujours mystifié".


Considérant qu'il avait avec le journal un fonctionnement atypique, envoyant ses articles par la poste, n'ayant rencontré ses chefs de services qu'après plusieurs années de collaboration, lui basé à Los Angeles et eux à Paris, définit ainsi sa position "J'ai toujours eu, depuis le début, le statut d'intouchable (aux deux sens du terme), je m'en rends compte aujourd'hui".




Cet épisode épineux, dans le parcours du journaliste free-lance, a au moins le très grand mérite de permettre au lecteur de pouvoir dévorer d'un seul coup, car quand on commence, il est difficile de s'arrêter, plus de soixante dix chroniques, écrites entre 1981 et 2007 pour "Libération", en sachant qu'il collaborait avec d'autres organes de presse, "Rock & Folk", qui lui est toujours resté fidèle, "Les Inrockuptibles", qui publièrent en France ses premiers articles sur l'écrivain Cormac Mc Carthy, et le photographe William Eggleston, de même que la prestigieuse revue "Vogue", ainsi que d'autres titres de l'éditeur "Conde Nast". On mesure ainsi le chemin parcouru depuis Le Havre, où il est né en 1949, jusqu'à Los Angeles, devenue sa base arrière depuis plus de trente ans.


Ce qui caractérise le travail et l'oeuvre de Philippe Garnier, c'est avant tout la très grande diversité de ses centres d'intérêt, ainsi que le  style remarquable et profondément original de son écriture. Elle est faite d'érudition, de précision, d'humour, parfois décapant, et surtout de ce phénoménal sens de la digression, qui est sa marque de fabrique et qui a fait sa réputation.


Ses phrases sont comme une route sur laquelle il se promène, et où soudain, il conduit le lecteur sur un chemin de traverse, certes parfois très sinueux, mais jamais obscur, au bout duquel il finit enfin par atteindre une lumineuse clairière. Ce style, si particulier, se reconnait immédiatement, et a notoirement contribué à cette sorte d'aura, voire à une certaine forme de légende, qui entoure ce chroniqueur, également écrivain, et a généré un fan club d'inconditionnels et d'admirateurs, mais il faut le préciser, à son corps défendant, car le personnage est plutôt discret et ne s'est jamais pris au sérieux.

Anna May Wong


Nick Tosches
Qu'il nous parle de ses périples en voiture dans le Montana, et d'un auto-stoppeur mutique, sorte de hobo des temps modernes, que la crise économique a jeté sur les routes, à la recherche d'un hypothétique travail, du critique musical Nick Tosches, son maître et inspirateur, d'un autre Nick, Kohn celui-là, et de sa formidable évocation du grand Roy Orbison, ou de Anna May Wong, star hollywoodienne d'origine chinoise, bien oubliée ; de Scott Fitzgerald et de sa relation chaotique avec Zelda, de William Faulkner, qu'il n'aime guère, et sur lequel il  rétablit certaines vérités, notamment sur sa période hollywoodienne, de son ouvrage "Bon Pied Bon Oeil - Deux rencontres avec André de Toth, le dernier borgne d'Hollywood", très prisé par Bertrand Tavernier, de deux livres sur David Goodis, auteur de polars, dont le second est paru récemment De la saga industrielle des chaussures Doc Martens, du Velvet Underground, le groupe mythique que l'on sait, d'une rencontre à la fois fascinante, parce que dérisoire, avec Jack Nicholson, de Charles Bukowski, dont il a été le traducteur, qu'il a fait connaître en France, de même que celui de John Fante ; de son rendez-vous manqué à Memphis, avec William Eggleston, le grand photographe, dont il dresse pourtant un portrait fascinant, de cette rencontre avec James Crumley, grande figure américaine du roman noir et de l'état du Montana, d'un compte-rendu ironique de la Mostra de Venise, où il fut invité une année, de la robe transparente de la très sexy Jennifer Charles, chanteuse lascive et ondulante du groupe Elysian Fields, et de bien d'autres encore ... Philippe Garnier est passionnant et nous ouvre des perspectives vertigineuses.


Photo William Eggleston





William Eggleston

Il faut bien sûr évoquer chez cet auteur foisonnant, sa très grande connaissance du cinéma américain et de son histoire, qu'il a abordé, entre autres, dans son livre "Honni soit qui Malibu" et ce, par le biais des écrivains à Hollywood. Par sa contribution importante, dans ce qui fut sans doute sur le cinéma, la plus belle émission jamais réalisée à la télévision française, produite par Claude Ventura, Michel Boujut et Anne Andreu : "Cinéma Cinémas", dont le merveilleux générique, inspiré par les toiles de Guy Peellaert, est dans la mémoire de tous les cinéphiles, et où ses entretiens avec les grands réalisateurs et acteurs, Robert Mitchum et Sterling Hayden, avec lequel il avait noué une belle amitié, et dont il fait un si beau portrait, étaient un modèle du genre. Ses incursions dans l'histoire de la musique rock sont tout aussi édifiantes, notamment lorsqu'il aborde la vie tourmentée de Grover Lewis, premier "gonzo-journaliste" et figure légendaire du journal "Rolling Stone", ouvrage dont il était venu parler à Lyon à l'Institut Lumière.



Charles Bukowski


Sterling Hayden

John Fante



On l'aura compris, j'ai le plus grand respect pour le travail de Philippe Garnier, et s'il y a un maître qui m'inspire en matière d'écriture, dans l'exercice difficile de la chronique, c'est bien lui. J'ai eu la grande chance de pouvoir l'écouter à l'Institut Lumière de Lyon, dont il est un fidèle et où il est régulièrement invité. Il était venu dans le cadre de la rétrospective "Art of Noir" et j'ai pu observer à cette occasion, cette manière claire, simple et directe, qu'il a de capter l'attention de son auditoire, capacité que l'on retrouve par exemple chez le grand critique de cinéma Michel Ciment. Il a également donné l'image d'un homme réservé et discret, ce qui est souvent la marque des grands.

Philippe Garnier, un compagnon de route et un raconteur d'histoires hors du commun.



  










Christine Filiod-Bres
Vert Céladon - 30 décembre 2016



N. B. - Quelques ouvrages de Philippe Garnier.