samedi 1 octobre 2016

Siri Hustvedt - La femme qui tremble





Siri Hustvedt


La femme qui tremble

Une histoire de mes nerfs



Photo William Eggleston



"En mai 2006, je me suis levée sous un ciel bleu sans nuages et j'ai commencé à parler de mon père, qui était mort depuis plus de deux ans. Dès que j'ai ouvert la bouche, je me suis mise à trembler violemment. J'ai tremblé ce jour là et puis j'ai tremblé à nouveau d'autres fois. Je suis la femme qui tremble."


S'il est une constante dans l'oeuvre de la romancière américaine Siri Husvedt, c'est l'intérêt qu'elle porte aux neurosciences, qui se manifeste tant dans le présent essai "La femme qui tremble" que dans certains de ses romans, notamment "Elégie pour un américain".


Le tremblement dont elle fut saisie un jour , alors qu'elle venait de prendre la parole devant un public amical et attentif, pour évoquer la mémoire de son père, professeur à l'université du Minessota, titulaire de la chaire de norvégien, ne l'a plus quittée depuis, a modifié sa vie, son rapport au monde, et a été la source de multiples recherches et questionnements. Ce phénomène n'a heureusement pas altéré ses facultés créatrices puisqu'elle a, depuis lors, publié plusieurs romans.


"Il y a dans toute maladie quelque chose qui semble venu d'ailleurs, l'impression d'une invasion et d'une perte de contrôle, évidente dans notre façon d'en parler. Il semblait que quelque chose en moi se soit terriblement déréglé mais quoi exactement ? Je décidai de partir à la recherche de la femme qui tremble." 



Dans  cette quête courageuse, passionnante et éprouvante, Siri Hustvedt ne nous cache rien de ses recherches documentaires, de ses lectures sur un sujet qui la hante, de sa participation à des groupes de discussion au Mount Sinaï Hospital, au sein de l'Institut Psychanalytique de New York, où elle est invitée à des conférences mensuelles sur les sciences du cerveau.


Lisant tout ce qui lui tombe sous la main sur ces thèmes, elle s'engage même dans l'animation d'ateliers d'écriture, auprès de malades atteints de syndromes complexes,  au sein de la Whitney Payne Psychiatric Clinic.




Siri Hustvedt


Faisant inévitablement le lien entre la mort de son père et ses tremblements, elle passe au crible les travaux de Charcot sur l'hystérie, de même que sur ceux de Freud, dont elle rappelle qu'il était avant tout un neurologue et qu'il s'est énormément intéressé aux prémisses des neurosciences et aux phénomènes dits de convulsions, comme les tremblements par exemple.


La lucidité et la franchise avec lesquelles Siri Hustvedt aborde la pathologie dont elle souffre et ses causes éventuelles, dont l'hystérie, considérant qu'il pourrait s'agir d'un tel phénomène, force le respect, car il faut avoir été confronté, à de telles manifestations physiques pour comprendre à quel point elles peuvent être angoissantes, handicapantes et sources de multiples interrogations. 


Rappelant avec raison que "Nul d'entre nous ne fait le choix de la maladie chronique. C'est elle qui nous choisit." et que sans doute à cause de son arrivée tardive dans sa vie, elle a eu beaucoup de mal à accepter cette femme qui tremble et dit que "Au fur et à mesure qu'elle me devient familière, elle passe de la troisième à la première personne, pour n'être plus un double détesté mais une partie de moi dont le handicap est admis."


A l'heure qu'il est, et depuis l'année 2006, Siri Hustvedt est toujours soumise à ses tremblements et cet essai passionnant où elle analyse en profondeur l'évolution de la neurologie et expose le cas de nombreux patients, lui aura seulement permis de mettre à distance cette pathologie avec laqelle doit composer chaque jour de sa vie.

Il faut cependant préciser au lecteur que cet essai, qui se veut très didactique dans les domaines qu'il explore, n'est en rien difficile d'accès, grâce au style limpide de Siri Hustvedt, qui est avant tout la grande romancière américaine que l'on sait, dont je ne peux que recommander chacun des livres qu'elle a publiés, mais qui s'attache ici à faire oeuvre de recherche, d'interrogation et d'information. 


Puisse ce remarquable texte, foisonnant, tant sur le plan de l'histoire des neurosciences, de la psychologie, de la psychanalyse et de ses acteurs, aider un tant soit peu à réfléchir ceux qui ont à vivre un handicap de cette nature et leur permettre de trouver un certain apaisement. Rien que pour cela, grâce lui soit rendue.





N.B. - L'essai de Siri Hustvedt est accompagné, en fin de volume, d'une très importante bibliographie, relative aux neurosciences et à leur lien avec la psychanalyse et la psychologie, à laquelle on pourra éventuellement se référer.



Christine Filiod-Bres

septembre 2016


La femme qui tremble

Une histoire de mes nerfs
Essai traduit de l'anglais (américain)
par Christine Le Boeuf