lundi 6 octobre 2014

LEVIATHAN - Andreï Zviaguintsev









LEVIATHAN

Un film de Andreï Zviaguintsev




Tous ceux qui ne craignent pas d'empoigner la réalité, qui considèrent que le cinéma n'est pas qu'un divertissement, et qui s'interrogent sur l'état du monde, seront touchés, voire bouleversés par "Léviathan", le dernier film du jeune réalisateur russe, Andreï Zviaguintsev.


On retrouve ici l'atmosphère si particulière, et l'envergure considérable, déjà entrevues dans le magnifique "Le retour", puis dans "Elena", qui fait une grande part de la richesse de l'oeuvre de ce cinéaste, qui démontre à bien des réalisateurs français, que filmer c'est tout de même autre chose que ce qu'ils nous proposent en règle générale, sclérosés qu'ils sont parfois par la pauvreté de leur écriture cinématographique, et leur parti-pris bourgeois.



Dans ce film, dont on ne sort pas indemne, et qui nous poursuit longtemps, Zviaguintsev nous donne à voir le fonctionnement de la société russe, par le biais du combat infernal que livre son héros, Kolia, aux prises avec les forces du mal et de la corruption qui innervent les institutions et le pouvoir politique, lesquelles le poussent au désespoir et à quitter sa maison, sur les bords de la Mer de Barents, où il vit avec sa seconde épouse, et son fils, adolescent rebelle, en lutte ouverte contre sa belle-mère.


Alexeï Serebriakov dans le rôle de Kolia


Les premières images nous montrent Kolia, venu accueillir à la gare, son ami avocat arrivant de Moscou, chargé d'assurer sa défense dans le procès qui l'oppose au Maire de la commune, lequel cherche à tout prix à s'emparer de sa maison et surtout de son terrain, pour satisfaire un projet, dont on se doute qu'il tirera de considérables bénéfices.


A ce titre, la scène du réquisitoire du jury, exclusivement féminin, est magistrale, et nous laisse au bord de l'asphyxie, tant le débit précipité de la juge qui énonce les attendus sur un ton monocorde, crée un profond malaise, symbolise la tragédie à l'oeuvre, et personnifie l'engrenage par lequel Kolia  sera broyé.


Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si Zviaguintsev nous parle de la Russie, de son fonctionnement social, politique et religieux, par le biais d'un évêque orthodoxe sentencieux, il nous parle aussi de l'état de notre monde, et des abîmes dans lequel il est plongé, gangrené par la corruption et l'avidité.



Un autre grand mérite de ce film, qui comme toutes les grandes oeuvres, part du singulier pour toucher à l'universel, s'illustre pleinement dans le très beau et pathétique personnage de Lilya, la compagne de Kolia, laquelle, partagée entre l'estime et le respect qu'elle éprouve pour lui, mais usée par sa lutte et le conflit qui l'oppose à son beau-fils, trouve un semblant d'échappatoire dans un adultère qui pourrait enfin la réveiller du grand sommeil où elle était plongée, et élargir son horizon, mais que sa loyauté précipitera dans le désespoir.


Elena Lyadova dans le rôle de Lilya


Dans ce monde sans pitié, la morale est totalement absente. Chez Zviaguintsev, l'honnêteté ne sauve personne, bien au contraire, et Kolia  en a déjà pris conscience, lorsque dans une scène poignante, il interpelle un pope, en lui demandant où est son Dieu de miséricorde, et se voit répondre, à travers la parabole de Job, qu'il doit se soumettre à sa volonté, qu'on ne saurait se révolter contre lui, et que la fuite du temps aplanit les épreuves. A cet instant là, les dés sont  jetés et Kolia a perdu tout espoir, ce qui achèvera de le détruire.



Cette description terrible d'une certaine condition humaine, n'est cependant pas exempte d'humour, bien aidé par la faramineuse consommation de  vodka, qui on le voit bien, fait office de pansement sur tous les maux des Russes, et s'illustre au cours d'une scène extraordinaire et drôlatique, où les protagonistes, réunis au cours d'un barbecue, s'exercent au tir sur des cibles représentées par les portraits des récents dirigeants de la défunte Union soviétique, où Boris Eltsine ne figure pas "parce qu'il n'était pas à la hauteur" ... de même que les actuels dirigeants au pouvoir, "parce qu'on n'a pas encore le recul historique" ...


On ne saurait avoir tout dit de ce film, si on n'évoque pas le sentiment de plénitude éprouvé à travers les images magnifiques et insolites, de cette région de la Mer de Barents, à la fois fascinante et inquiétante, de ces villages tristes et désolés, le tout magnifié par la musique de Philip Glass.


Enfin, comme ordinairement dans tous les films de Zviaguintsev, les acteurs y sont formidables, tous d'une justesse absolue. Alexeï Serebriakov, est remarquable dans le rôle de Kolia et force l'admiration, de même que la belle Elena Lyadova, dans celui de  Lilya. Mention spéciale à Roman Madyanov, passionnant dans le rôle du Maire, personnage à la fois veule et vindicatif, impitoyable et cynique avec les faibles, et obséquieux avec les puissants, tout droit sorti d'un roman de Gogol.


Un film d'une grande beauté formelle et d'une force extraordinaire, qui est un nouveau jalon dans dans la filmographie prodigieuse d'Andreï Zviaguintsev.


Andreï Zviaguintsev







Christine Filiod-Bres
6 octobre 2014