vendredi 21 mars 2014

Jean Rhys - Parlez-moi d'amour





Hamish Blakely




Jean Rhys
Parlez-moi d'amour


"Il revint dans la chambre, et je l'observai dans la glace. Mon sac était sur la table. Il le prit et mit de l'argent dedans. Avant de le faire, il regarda dans ma direction, mais crut que je ne pouvais le voir. Je me levai dans l'intention de dire "Qu'est-ce-que vous êtes en train de faire ?". Mais arrivée près de lui, au lieu de dire "Ne faites pas cela, je dis "Très bien, si vous voulez, tout ce que vous voudrez, comme vous voudrez" et lui baisai la main."
Jean Rhys -Voyages dans les ténèbres



Tout l'univers de Jean Rhys est dans ce texte, extrait de "Voyage dans les ténèbres". Qui mieux qu'elle a su décrire le sort de ces jeunes femmes déclassées, dans les années qu'on a dites folles, mais qui furent parfois si cruelles. Danseuses de revues, figurantes obscures, petites actrices sans talent, courant les cachets au prix d'humiliations mal ravalées, jeunes femmes entretenues, par des hommes profitant de leur naïveté et de leur romantisme échevelé, suscitant des espoirs toujours déçus.


Chez cette romancière, le malheur féminin est violent. Qu'il s'agisse de Julia, abandonnée par son amant, dont la dérive entre Paris et Londres, n'a d'égale que le désespoir qui la détruira savamment, que de Maria, l'héroïne de "Quatuor", aux prises avec la duplicité d'un couple ambigu, dans la bohème de Montparnasse, le pire est toujours sûr pour ces héroïnes énigmatiques.

Jean Rhys - 1890 - 1979


Jean Rhys a amplement puisé dans sa propre expérience, les thèmes de son oeuvre, puisque lors de son arrivée à Londres, venant de la Caraïbe, elle fut une "chorus girl" et danseuse de revues durant son séjour à Paris. Elle vécut une vie difficile, tout en menant une existence assez libre, semée d'histoires d'amour tumultueuses, jusqu'à sa rencontre avec Johan Lenglet qu'elle épousa en 1919. Un enfant naquit de cette union, mais qui hélas ne vécut que trois semaines. Ce drame absolu a considérablement pesé sur son équilibre déjà fragile, et ne fut pas étranger aux dérives qu'elle connut par la suite, et à très certainement achevé de briser ce premier mariage, qui, quoi qu'il en soit, n'était pas heureux.


Elle trouva cependant, un certain accomplissement dans l'écriture, ce qui lui a fait dire "Si je cesse d'écrire, ma vie n'aura été qu'un échec. Je n'aurai pas gagné ma mort." C'est ainsi qu'elle publie plusieurs textes, dont un premier recueil de nouvelles en 1927 "Rive gauche", inspiré par son séjour parisien, de même que le sont "Quais des grands Augustins" et "Quatuor", puis enfin "Voyages dans les ténèbres" et "Bonjour minuit".




Ces romans et nouvelles ne rencontrèrent hélas aucun succès, et on peut supposer que leur caractère pessimiste et réaliste, voire tragique parfois, n'y était pas étranger. Après ces échecs, il s'en suivit pour elle une longue période d'alcoolisme, de pauvreté, voire de prison, suite à une altercation violente avec ses voisins. Après son divorce en 1933, deux autres mariages suivront, le premier avec l'éditeur Leslie Tilden, dont elle sera veuve en 1945, puis avec Max Hamer, qui décédera à son tour en 1965.


Cependant, une éclaircie se produisit, lorsque d'une part, la BBC adapta sur ses ondes, sa nouvelle "Bonjour minuit", puis lorsqu'en 1966 elle publia le roman qui rencontrera enfin, le grand public "La prisonnière des Sargasses" et lui vaudra le "Prix Royal Society of Litterature Award", ainsi que le"W.H Smith Award". Roman des origines, de l'initiation, au caractère éminemment autobiographique, puisqu'il est inspiré par son enfance et son adolescence, à La Dominique, dans les Antilles britanniques, qu'elle quitta à dix sept ans, pour rejoindre l'Angleterre, ce qui fut pour elle, à la fois un déchirement, mais aussi l'accès à une certaine forme d'indépendance, jusque là inconnue d'elle. Ce livre, qui est considéré comme le plus important, fait la part belle à ses lectures adolescentes, notamment le "Jane Eyre" de Charlotte  Brontë, qui en a largement inspiré les péripéties, et qui fut son plus grand succès.

Hamish Blakely


Jean Rhys a payé le prix fort avant de parvenir à une forme de gloire littéraire. On peut dire que d'une certaine manière, elle fut sauvée par la littérature, qui lui a permis d'exprimer ce mal être, auquel elle fut confrontée une bonne partie de son existence, mais qui fut aussi le terreau de son oeuvre. A la fin de sa vie, elle apprécia le confort financier que lui procura le regain de succès de ses livres, mais était hélas assez désabusée et lucide sur cette notoriété, venue trop tardivement.




Les héroïnes de Jean Rhys sont le plus souvent, révoltées, passionnées, amoureuses, d'hommes qui ne les méritent pas, et vont parfois jusqu'à l'humiliation, tel qu'a dû être celle qu'elle connut personnellement lors de sa relation intense avec l'écrivain et éditeur Ford Madox Ford, qui lui permit d'être publiée, l'encouragea à écrire, mais qui servit de modèle au personnage sulfureux de "Heidler" dans "Quatuor".


Les écrits féministes ont souvent fustigé cette oeuvre, dont le désir, la passion, sont les ressorts essentiels, lesquels passent cependant très souvent chez elle, par l'abaissement, et la soumission totale à l'amour, au prix de la souffrance. Mais c'est ainsi que Jean Rhys vécut sa vie, et qu'elle avait observé, de son regard énigmatique, les drames qu'elle a décrits dans ses livres. 

Il faut également saluer le courage qui fut le sien, durant trente ans au moins, où elle a continué à écrire, parce qu'elle avait bien compris que c'était ce qui lui procurait le souffle de vie qui lui restait encore, et que rien au monde n'était plus important. Elle s'éteignit le 14 mai 1979, à Exeter, dans le Devon, dans cette Angleterre où elle avait eu bien du mal à s'adapter, à son retour des Antilles, mais où elle vécut plus apaisée, les dernières années de sa vie.

Jean Rhys, une existence et une oeuvre, marquées par l'empreinte de la passion, mais  après tout, c'est une vie qui en vaut bien d'autres.


Christine Filiod-Bres
Le 20 mars 2014
















 


      




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