vendredi 18 octobre 2013

Littérature italienne




1921 - 1989


Léonardo SCIASCIA - Un honnête homme du XXe siècle



Leonardo Sciascia est, parmi les écrivains italiens du XXe siècle, celui pour lequel j'éprouve le plus d'intérêt, d'admiration et de respect. Moins connu en France qu' Alberto Moravia, parce que moins médiatisé, excepté peut-être à la fin de sa vie, pour ses prises de position dans l'affaire Aldo Moro, il est pourtant un grand écrivain, dont l'oeuvre, très accessible sur le plan du style, est d'une grande portée intellectuelle et philosophique.


Qu'il s'agisse de relater son expérience d'instituteur auprès des enfants de mineurs de soufre de sa Sicile natale, dans un roman très sobre "Les paroisses de Regalpetra", ou d'aborder le délicat problème de l'omerta qui pèse sur le peuple sicilien, face à la mafia dans "Le jour de la chouette", Sciascia fait toujours preuve d'une extraordinaire lucidité sur les plaies qui affectent cette île qu'il aime profondément, mais sur laquelle il jette un regard parfois terriblement désabusé.


Dans un de ses romans le plus abouti "Le chevalier et la mort", qui à mes yeux représente la quintessence de son art littéraire et de son univers, dans lesquels l'histoire joue un rôle considérable et est une source d'inspiration profonde, on voit un commissaire de police, appelé "l'adjoint", obsédé par la gravure de Dürer "Le chevalier, la mort et le diable", au  point de la conserver auprès de lui durant toute sa carrière, persuadé que la mort et le diable sont à l'oeuvre autour de lui, et ne lui laisseront aucun répit ; peut-être parce que "le diable était las au point de tout abandonner aux hommes qui étaient plus doués que lui."



En 1971, Sciascia publie "Le contexte", livre éminemment politique, puisqu'il aborde les soubresauts terribles qui ont agité l'Italie des années soixante-dix. Ce roman, qui suscita énormément de polémiques, tant dans les rangs de la Démocratie chrétienne que chez les intellectuels de gauche, est lui aussi un constat froid et lucide sur les malversations souterraines à l'oeuvre, devant lesquelles le héros ne peut que constater sa malheureuse impuissance.


Le réalisateur Francesco Rosi a tiré de ce livre un film remarquable "Cadavres exquis", avec Lino Ventura dans le rôle principal, entouré de Charles Vanel, de l'immense Max von Sidow et d'Alain Cuny, lesquels exsudent l'inquiétude et la culpabilité, en attendant la mort qui ne saurait tarder.







Continuant à dénoncer les forfaits à l'oeuvre dans la société, il publie en 1978 "L'Affaire Moro", relative à l'assassinat du leader de la Démocratie chrétienne par les Brigades rouges. Renvoyant dos à dos les protagonistes de  cette affaire sordide, ce livre fera grand bruit et suscitera un immense émoi en Italie, car Sciascia est également éditorialiste au Corriere della Sera, et publie régulièrement dans la presse des papiers polémiques.


Son exposition médiatique, très forte à cette époque, l'entraînera sur la voie d'un engagement politique plus concret, puisqu'il sera élu en 1975 au Conseil municipal de Palerme sur la liste du Parti Communiste, dont il démissionnera deux ans plus tard, en désaccord avec sa ligne. Il se rapprochera ensuite du Parti Radical, sous la bannière duquel il sera élu au Parlement, et c'est durant ce mandat qu'il fera partie de la commission d'enquête relative à l'assassinat d'Aldo Moro.


On ne saurait avoir tout dit de Sciascia, sans évoquer son très grand intérêt pour la littérature française, à laquelle il avait été initié par Vitaliano Brancati, notamment à travers l'oeuvre de Stendhal, pour laquelle il avait une grande admiration.


Leonardo Sciascia aurait, à mon sens, mérité le Prix Nobel. Son oeuvre foisonnante et rigoureuse, de portée universelle, le désignait amplement pour cette distinction.  Il n'en fut rien. Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu ? On ne le saura jamais, si ce n'est que son tempérament discret, ne le prédisposait vraisemblablement pas au lobbying parfois nécessaire dans ce genre d'affaires.


Atteint par le cancer, il s'éteignit le 20 novembre 1989, inhumé dans sa dernière demeure à Racalmuto, le village qui l'avait vu naître, un beau jour de 1921.


Christine Filiod-Bres
octobre 2013







   


Marco Beasley et l'Arpeggiata