jeudi 26 septembre 2013

Littérature




L'heure du choix
de 
Rémy BRAUNEISEN


Les ruptures sentimentales ont ceci de salutaire, qu'elles permettent de faire le point sur une vie, et quand on parvient à les surmonter, de s'apercevoir que le vaste monde est peuplé de gens qui nous attendent et n'auront de cesse de tenter de nous rendre un peu plus heureux. De même que cet entre-deux de la souffrance permet parfois  de découvrir que notre histoire personnelle a partie liée  avec ceux qui nous ont précédés.

C'est ce qui arrive à Michel, le narrateur de "L'heure du choix", lorsqu'il découvre, à son retour en Alsace, sa région d'origine, des documents ayant appartenu à son grand-père Heinrich Braun, qui combattit dans les rangs allemands, durant la première guerre mondiale.

Fasciné par tous ces souvenirs, il prend conscience qu'il ne savait  pas grand chose de ce grand-père, dont tout un pan de son existence lui avait échappé, qu'un respect distant, et l'insouciance propre à l'enfance et l'adolescence, l'avaient empêché de mieux connaître les années terribles qu'il avait vécues, durant la grande boucherie que fut la guerre de 1914-1918, tant du côté allemand que français.

Une des phrases les plus importantes du roman, qui nous livre sans doute la clef de la démarche du narrateur, est sa réponse à la question que lui pose le photographe qui l'accompagne,  sur les traces des lieux traversés par Heinrich durant la guerre : "Pourquoi fais-tu tout cela ? Difficile à dire, il ne faut pas toujours trouver une raison rationnelle, la curiosité au départ,  il me semble que cela devait être fait tout simplement. Ensuite, Heinrich, mon grand-père, je l'ai accroché au dernier moment, presque par hasard, alors qu'il passait devant moi, emporté par le courant du temps. La, je le maintiens à bout de bras, il suffirait que je lâche un instant pour qu'il file à jamais, pour que sa mémoire soit perdue pour toujours."


Ce sentiment d'une mission, à laquelle Michel ne saurait échapper, va le conduire sur les traces du périple incroyable accompli par Heinrich, sur les routes des fronts où il combattit, en Allemagne, en France, en Russie et en Roumanie.

La vie dans les tranchées, même si on la connait par les livres, les documentaires, les films qui l'ont relatée, est ici dépeinte de manière saisissante. On y voit tomber toute une génération, dans la boue, le sang, le bruit et la fureur, vaincue par ces "Orages d'acier" si bien évoqués par Ernst Hünger. La bataille de Notre Dame de Lorette, face aux troupes françaises, est le théâtre d'un épisode dramatique pour Heinrich, lequel, trébuchant  pendant l'assaut, et incapable de récupérer son fusil, car blessé aux doigts, se voit menacé par un officier, qui lui ordonne, en l'insultant de manière infâme, de se relever, sous peine d'exécution sommaire. On a ici une idée des terribles conditions vécues par ces jeunes hommes, considérés par les gouvernants, et les états-majors des deux camps, comme de la chair à canon, ce qu'ils furent.

Le grand mérite de "L"heure du choix", réside aussi dans le fait qu'il nous éclaire sur les soubresauts complexes de l'histoire de l'Alsace qui, il faut bien le reconnaître, est assez méconnue d'une bonne partie des français. Je ne me souviens pas qu'on l'ait jamais évoquée dans mes livres d'histoire, à l'époque où elle s'enseignait encore, et où l'on voit que le rattachement à la France s'est fait dans la douleur, et au prix de renoncements pour bon nombre de populations ; l'état français, dans sa simplification centralisatrice, s'étant comporté de manière assez brutale.

Cet éclairage n'est pas le seul, puisque Michel, toujours sur les traces des fronts de guerre où passa Heinrich, est conduit en Biélorussie, et notamment à Tchernobyl, qui fut, comme chacun sait, le théâtre de la plus grande catastrophe nucléaire de ces dernières années, et dont les développements n'ont pas fini de rejaillir encore, et pour très longtemps, sur les populations de ces régions. C'est ainsi qu'il est amené à rencontrer la jeune Irina, journaliste contestataire, aux prises avec les difficiles suites de la fin de l'Union soviétique. Cette rencontre marquera pour le narrateur, l'avènement d'un renouveau sentimental, marqué cependant par les difficultés engendrées par les positions jugées dangereuses, prises par la journaliste.


Une autre histoire d'amour, avec Nadja, avocate allemande, également impétueuse, viendra troubler ce duo déjà fragile et entraînera le lecteur dans une sorte de ménage à trois, qui n'est pas la  partie la plus intéressante du roman, même si cet épisode illustre sans doute les atermoiements du coeur de cette génération, débarrassée des inhibitions, tant morales que sexuelles, de celle de ses pères, aux prises avec des choix qu'elle a parfois du mal à faire, mais qui, on le verra, se feront malgré tout sous la pression des événements.

Cette évocation est aussi l'occasion pour le narrateur, de faire un bilan très sévère, de ce que fut la tragédie de la guerre de 1914-1918, de l'attitude de certains généraux, en passant pas la description du charismatique général Ludendorff, chef des forces armées allemandes, aux prises avec ses pairs, pour faire reconnaître ses positions, et qui, dans une lettre de 1927, restée célèbre, au Chancelier Hindenbourg, ayant appelé Hitler au pouvoir, se révèlera visionnaire, sur l'avenir funeste de l'Allemagne. Le drame de tous ces héros obscurs, ces sans grade, qui sont tombés au champ d'honneur, ou qui sont revenus, comme Heinrich, marqués à jamais par cette horrible expérience, est également remarquablement analysé. On verra aussi que Heinrich, au cours d'un séjour à l'hôpital, fait la rencontre de la jeune et émouvante Emma, sorte de petite Rosa Luxembourg, enjouée et idéaliste, qui lui fera découvrir que la politique est aussi une manière de faire la guerre par d'autres moyens, dans une Allemagne qui ne va pas tarder à sombrer dans des événements dramatiques qui prépareront l'avènement du nazisme.

Enfin, c'est aussi un moyen pour le héros de faire le point sur ses convictions et son engagement européen, que l'on sent mis à mal par les dérives, tant économiques que politiques,vécues par les nations européennes ces dernières années. L'enthousiasme et l'idéal auxquels il s'était attaché, sont battus en brèche, et il est permis de se demander ce qui pourrait bien lui redonner espoir.

"L'Heure du choix", un roman édifiant, de la grande et de la petite histoire des hommes.

L'Heure du choix
Rémy Brauneisen
Editions du Levant d'Hiver






Christine Filiod-Bres
septembre 2013