jeudi 19 septembre 2013

Littérature


Lettre de rupture



Gustave Flaubert - 1821 - 1880 


A Louise Colet

Paris, le 6 mars 1855


Madame,

J'ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir hier, dans la soirée, trois fois chez moi.

Je n'y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu'une telle persistance de votre part, pouvait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m'engage à vous prévenir : que je n'y serai jamais.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Gustave Flaubert




L'ermite de Croisset n'était pas un sentimental. Après plusieurs années de liaison et de correspondance avec Louise Colet, sa maîtresse, Flaubert rompt très brutalement, et lui signifie son congé.


Désormais, totalement accaparé par l'écriture difficile de "Madame Bovary", qui requiert tout son temps et toute son énergie, et agacé par les aspirations poétiques et intellectuelles de Louise, il se saisit du premier prétexte venu, et  la rejette sèchement, jugeant ses textes trop mièvres et trop "féminins". Une des dernières lettres qu'il lui adresse, est  un modèle de relation du maître et de l'élève, où dans le texte que lui soumet Louise, rien ne trouve grâce à  ses yeux, il lui renvoie sa copie, sans ménagement, annotée de maintes remarques cyniques sur le style de sa prose.


Pauvre Louise, le choc a dû être rude pour cette muse, qui tenait salon à Paris, mais qui s'est tout de même consolée plus tard avec d'autres poètes, comme Musset et Vigny ; car passe encore de se faire congédier par un amant, ce dont on se remet, mais se faire tancer comme une écolière, quand on est une femme accomplie, n'est jamais agréable.



Louise Colet - 1810 - 1876



Elle n'avait hélas pas compris que, lorsqu'on s'éprend d'un écrivain, et que l'on a soit même des prétentions littéraires, mieux vaut aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte, et suivre sa voie sans rien attendre de personne, tant il est vrai qu'il ne peut y avoir de place pour deux crocodiles dans le même marigot.


Flaubert, qui a créé un certain archétype féminin, en la personne de "Madame Bovary", avait pour son personnage une certaine indulgence, qu'il n'a pas manifestée à l'égard de Louise, c'est le moins qu'on puisse dire, tout comme Léon Tolstoï, dont on peut dire que son "Anna Karenine" est, à mon sens, un manifeste quasi féministe, et qui a été bien cruel avec sa propre épouse, Sophie Bers, qu'il n'a pas ménagée. Mais sans doute en va-t-il ainsi de l'art et de la vie.







Croisset -  Seine Maritime - Maison où Gustave Flaubert écrivit la plus grande partie de son oeuvre




Christine Filiod-Bres
août 2013