vendredi 16 août 2013

Cinéma - Michael KOHLHAAS






Michael KOHLHAAS - Un film d'Arnaud des PALLIERES - France - 2013




Nous étions assez peu nombreux, hier après-midi, en ce 15 août ensoleillé, pour voir ce "Michael KOHLHAAS" d'Arnaud des PALLIERES, mais l'extrême attention était palpable chez tous les spectateurs. On sentait bien qu'ils savaient ce qu'ils étaient venus voir et n'étaient pas là par hasard, mais attirés par l'aura émanant de ce film et de son principal interprète.



Adapté d'une oeuvre du dramaturge et écrivain allemand, Heinrich von KLEIST, inspiré d'un véritable événement s'étant déroulé en Allemagne, dans la Saxe du XVIe siècle, le réalisateur, tout en s'affranchissant du roman initial, mais en conservant son esprit, a transposé l'histoire dans les austères Cévennes du XVIe siècle.



Le destin d'un éleveur et marchand de chevaux, prospère, paisible, et heureux en famille, Michael KOHLHAAS, bascule inexorablement, lorsque se rendant à la foire, accompagné de ses valets,  il se voit arrêté par les hommes de main d'un jeune baron, tout aussi inquiétant que pervers, qui lui réclame un droit de passage illégal. Menacé, et contraint d'acquitter cet octroi, il laisse en gage deux très beaux chevaux, et son plus fidèle valet, pour veiller sur eux. Bien sûr, les choses ne se passeront pas comme prévu et prendront une tournure dramatique.  Michael KOHLHAAS n'aura de cesse de demander réparation du préjudice et des cruels sévices infligés à son valet.





Un autre événement tragique, que je n'évoquerai pas, afin de ne pas dévoiler le mystère du film, déterminera à jamais son attitude et l'orientation de son existence, ainsi que celle de sa fille. Il sera entraîné dans une spirale inéluctable pour défendre ses principes moraux, auxquels on verra qu'il est viscéralement attaché, son honneur bafoué, et son rejet de l'oppression et de l'injustice. On comprend, au fil du récit, qu'il appartient à une petite communauté allemande, protestante, installée dans les Cévennes, et qu'il est pétri des préceptes de sa foi.

Ce film nous montre un homme prêt à risquer sa vie, celle de sa fille, et de la petite armée qu'il a levée, pour se dresser contre le pouvoir princier et les juges, qui lui refusent réparation et ont orchestré le drame qui l'a fait basculer dans la révolte ; sur le chemin de laquelle, il rencontre un théologien, sensé personnifier Martin LUTHER, au cours d'une confrontation morale et religieuse intense, qui influencera sa décision.

La dernière scène du film est magnifique, à la fois surprenante et terrible, où la justice est rendue selon la dureté des usages en vigueur à l'époque, et nous démontre, s'il en était besoin, que le prix à payer lorsque l'on brave les puissants est parfois celui du sang. L'extraordinaire modelé du visage de Mads MIKKELSEN, digne de la plus belle statuaire, s'imprégnant du vent qui souffle sur les Cévennes arides, suscite une émotion poignante, et nous poursuivra longtemps.





Ce film remarquable, pêche cependant par de nombreuses ellipses, susceptibles d'affaiblir son propos et de désorienter certains spectateurs, on ne comprend pas tout, c'est le moins qu'on puisse dire, et il faut se référer à l'ouvrage de KLEIST, pour vraiment saisir la portée du rôle du théologien. De  même, la scène de l'abbaye, paraîtra obscure à ceux qui méconnaissent les usages des congrégations  religieuses de ce siècle. Par ailleurs, la présence d'une petite communauté allemande, protestante, dans les Cévennes du XVIe siècle est-elle vraisemblable ... les amoureux de la recherche historique, se pencheront sur cette intéressante question.

De même que le phrasé moderne des dialogues prononcés par les acteurs, peut dérouter, même si j'y vois là une volonté manifeste du réalisateur de transcender les époques, démontrant ainsi que le combat du héros est intemporel. Enfin, pour conclure sur la forme, la scène où le héros, dans le calme de son logis, lit la Bible sur un exemplaire de livre qui semble tout droit sorti des presses de Gallimard, m'a beaucoup gênée, quant à la réalité historique relative à la tradition de l'imprimerie. Là encore, certainement, une volonté de la réalisation.



Que dire de la prestation de Mads MIKKELSEN, sinon qu'elle est magistrale. Cet immense comédien danois, trouve ici l'un de ses plus grands rôles, lequel lui confère un statut d'acteur mythique en devenir, digne de ses plus prestigieux prédécesseurs.  On a plaisir aussi à retrouver le grand Bruno GANZ, dans un rôle ambigu et obscur, acteur "wendersien" par excellence, et qu'on voit, de temps en temps désormais, dans le cinéma français.

Bonne surprise aussi que la présence de David Bennent, l'enfant du "TAMBOUR" de Volker SCHLÖNDORFF, dans le rôle du valet, César, qui apporte, par son jeu et sa diction, une note à la fois discordante et insolite, mais très intéressante.
A noter aussi, la prestation de Denis LAVANT, dans le rôle du théologien, acteur que d'ordinaire, je ne n'apprécie pas, tant je trouve son jeu systématiquement tourmenté et excessif, mais qui ici, fait preuve d'une remarquable sobriété, dans la scène de la confrontation morale avec le héros, emportant ainsi mon adhésion, ce qui n'était pas gagné.

Les rôles féminins sont plus en retrait, excepté la jeune Mélusine MAYANCE  qui interprète avec talent la très jeune fille de Michael Kohlhaas, mention aussi à Roxane DURAN, dans le rôle de la princesse d'Angoulême, dont le visage, presque ingrat, dépourvu de tout maquillage, semble tout droit sorti du tableau d'un maître de la Renaissance. Le jeune Swann ARLAUD est également très intéressant, dans le rôle inquiétant du baron.

La bande son, austère et très belle, est assurée par l'ensemble LES WITCHES, et le vent  qui souffle sur la lande cévenole.

Michael KOHLHAAS, un beau film d'Arnaud des PALLIERES, ambitieux, qui fait honneur au cinéma français, et qui prouve que celui-ci peut sortir des petites comédies légères, ou de l'éternel exposé des tourments des bobos parisiens.











Christine FILIOD-BRES - 16 août 2013